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2014-05-18T18:05:08+02:00

Une nouvelle fantastique : Les chasseurs d'âme

Publié par Anna Lyra

Ca y est, le 100e exemplaire de L'amour pour héritage s'est vendu ce soir ! Je suis heureuse de ce qui est pour moi un beau succès, inattendu mais ô combien stimulant.

Comme promis sur ma page Facebook (ICI, si vous voulez me rejoindre), pour fêter ce beau chiffre tout rond, je vous offre une nouvelle ; d'un style bien différent de mes romances historiques, vous allez voir ! En cela je retrouve un peu l'ambiance des nouvelles écrites dans ma jeunesse, un peu noires ou tout du moins cyniques, et teintées de fantastique sur un fond historique.

C'est un livre traitant de la perception du chat au fil des siècles qui m'a inspiré ce texte. Avant de le lire, il faut savoir qu'une croyance populaire médiévale affirmait que certains mourants, ceux qui n'avaient pas accompli de bonnes actions durant leur vie, étaient emportés vers l'au-delà et les flammes de l'Enfer par une cohorte de chasseurs d'âme bien singulière...

J'espère que vous aimerez ! Bonne lecture. ^^

Les chasseurs d'âme

Gautier Abauzit n’était pas un homme aimable.

Dans son enfance, bagarres et délations avaient remplacé les jeux habituels avec les autres petits garçons de Castres. Sitôt l’occasion se présentait, qu’un nouveau méfait se concoctait dans son esprit retors. Jamais il ne manquait l’occasion de frapper un camarade dans l’œil ou dans le ventre, avec l’assurance que cela lui ferait grand mal ; il prenait ensuite un malin plaisir à aller trouver la mère de sa victime, pleurant et gémissant, accusant l’infortuné de lui avoir porté quelque mauvais coup. Il lui arrivait aussi de malmener les animaux qu’il croisait sur son chemin, chien affamé ou poule effrayée, et de les attacher à la porte de la maison de ses souffre-douleurs, comme une menace à peine déguisée. Parfois, ses proies se rebellaient et préparaient en secret une vengeance commune. Mais les infamies chuchotées par Gautier ici et là sur le compte des conjurés finissaient toujours par avoir raison de la fragile alliance ainsi créée, et le bourreau demeurait impuni.

En grandissant, loin de s’adoucir, le comportement de Gautier s’enlisa dans une méchanceté gratuite habilement dissimulée derrière un visage poupin et un sourire enjôleur. Le meilleur moment de ses journées d’adolescent était pour lui lorsqu'il rentrait chez lui, saluant tout le monde sur son passage, pour se présenter pantelant devant son père le pelletier, simulant une grande frayeur et avouant entre deux sanglots être tombé dans quelque guet-apens de voisin peu scrupuleux attiré par sa bourse bien garnie. Le lendemain matin, les cris de protestation du malheureux voisin, promené par les rues le cou prisonnier de l’infamant carcan, lui procuraient une jouissance encore plus grande que les plaisirs de la table.

Non, Gautier Abauzit n’était vraiment pas un homme aimable.

Et pourtant, lorsque la belle Brunon, la fille cadette du plus riche tisserand de la ville, s’enticha de son apparence rieuse et de ses bonnes manières, il se mit à lui faire la cour avec le plus grand sérieux, davantage par jeu cruel que par sentiment amoureux.

On célébra leurs noces le printemps suivant, l’année 1347.

Dès lors, Gautier n’eut de cesse de traiter sa jeune épouse avec tout le mépris que lui inspiraient ses grands yeux tristes en recherche constante de tendresse. Brunon demandait-elle un baiser ? Gautier le lui refusait. Brunon désirait-elle un joli vêtement, un nouveau bijou ? Gautier les lui refusait. Brunon souhaitait-elle la présence d’un chaton pour combler les absences de son mari ? Gautier la lui refusait, se réjouissant à l’avance de la sensation de toute-puissance que les pleurs de la jeune femme provoqueraient bientôt en lui.

Soudain, comme pour célébrer ce mariage si malchanceux, la peste noire s’abattit sur Castres. Elle y demeura deux années entières, semant la mort et la désolation dans tous les foyers de la ville.

Gautier échappa au fléau. Brunon également. Cependant, le père de Gautier ayant succombé dès les premiers temps de l’épidémie, son fils se trouva à la tête de son florissant commerce de peaux ; son goût pour le pouvoir et les richesses s’accrut encore.

Au lendemain de l’effroyable cauchemar, lorsque vint le moment de la renaissance pour les rescapés, Gautier s’enrichit considérablement par le biais d’une nouvelle technique commerciale. Il faisait tuer tous les chats rôdant la nuit dans le quartier, sauvages ou domestiques, et vendait leurs peaux à un prix dérisoire aux plus démunis qui n’avaient plus de foyer. Malheur à qui laissait sortir son fidèle matou à la tombée de la nuit… Ce commerce fonctionna si bien qu’en quelques années, il n’y eut plus dans les rues de Castres ni chat errant ni pauvre hère frigorifié.

Mais Brunon, elle, avait appris à connaître la nature sadique de son époux, et entreprit un beau jour d’agir dans la voie où la poussait sa conscience. Elle s’en fut trouver un prêtre, à qui elle confessa toutes les mauvaises actions de Gautier, des peaux de chien qu’il vendait pour du loup jusqu’aux petites vengeances corporelles qu’il confiait à ses hommes de main, en passant par le chantage qu’il menait contre de riches épouses ayant cédé à ses avances.

Brunon s’enferma d’elle-même dans la chambre conjugale qu’elle ne quitta plus nuit comme jour, se mit à prier à chaque heure de la journée pour le pardon des péchés de son époux. Ses maigres repas lui étaient apportés par sa suivante, et elle s’interdisait même jusqu’à regarder dans la rue par sa fenêtre : seules la lecture et la prière lui étaient autorisées. Elle avait trouvé dans cette nouvelle vie de recluse non seulement un but à atteindre, mais aussi une consolation à son existence misérable.

Le temps passa.

Lorsque Gautier atteignit l’âge noble de quarante années révolues, il possédait une fortune considérable et il était devenu l’une des personnalités les plus importantes de la ville. Son beau visage, s’il avait perdu de sa bonhomie enfantine, avait pris la tranquille assurance qui fait le charme de l’âge mûr et faisait toujours succomber les cœurs. Nul ragot ne venait ternir sa bonne réputation malgré ses méfaits toujours plus nombreux, ce qui était davantage dû à son apparence et à sa bonne éducation qu’aux prières ferventes de Brunon la recluse.

Celle-ci était demeurée fidèle à son vœu d’isolement rédempteur, sa seule transgression à la règle étant la correspondance qu’elle entretenait avec le prêtre qui l’avait conseillée naguère. Par l’intermédiaire de missives quotidiennes, elle partageait avec lui ses pensées, ses doutes, ses réflexions sur le monde et sur l’enseignement du Christ. Les propos échangés finirent par devenir si profonds que le prêtre s’en référa à l’évêque de Castres lui-même, sans bien savoir ce qui le poussait à agir ainsi.

Par un curieux effet de miroir, tandis que Gautier sombrait chaque jour davantage dans une popularité illusoire masquant ses noirs desseins, Brunon s’élevait quant à elle dans une grandeur d’âme solitaire qui lui valut bientôt de recevoir un pli provenant de l’évêché. Proposition lui était faite de quitter sa vie maritale pour entrer dans les ordres, tardivement et exceptionnellement, tant ses réflexions spirituelles avaient peu leur place dans la fastueuse demeure d’un pelletier. Brunon s’empressa de refuser la proposition, par fidélité envers son mariage peut-être, mais également par frayeur à l’idée de quitter sa réclusion volontaire après toutes ces années.

Vint le temps de la maladie pour Gautier.

Une violente fièvre le prit en janvier 1382, alors qu’il approchait de sa soixantième année ; aucun médecin ne parvint à la soulager. L’ombre de la mort se profila alors sur la maisonnée.

Un matin, les hurlements du moribond firent accourir les serviteurs à son chevet, où son médecin personnel tentait de le calmer. Brunon quitta sa chambre pour la première fois depuis des décennies pour se précipiter elle aussi auprès de son époux agonisant.

Gautier se tordait en tous sens sous l’édredon de plumes, s’agrippait au médecin dans de violentes convulsions, mais ne semblait pas souffrir. Non. C’est la peur qui se lisait sur son visage crispé, dans ses yeux exorbités.

Il répétait sans cesse la même chose :

- Les chats ! Chassez les chats, par pitié, ils vont me dévorer !

L’assistance embarrassée ne savait que faire pour calmer le malheureux, en proie à un épouvantable délire. C'est la fin, chuchotait-on, les mourants délirent souvent...

Seule Brunon ne quittait pas le seuil de la chambre, le teint blafard sous ses boucles de cheveux gris. Elle se signa plusieurs fois en priant à voix basse. Elle, savait que Gautier n’était pas en proie à une poussée de fièvre délirante, car elle, pouvait les voir aussi.

Sa pureté spirituelle en était-elle la cause ? Brunon voyait ce qui demeurait invisible pour tous les autres, sauf pour son mari : une centaine de chats se pressaient autour du lit du mourant dans un ballet perpétuel, le fixant de leurs pupilles d'or pénétrantes, lui montrant les dents et les griffes. Des chats gros comme des mâtins, au long poil hérissé, d’une noirceur telle que la lumière du jour s’en trouvait comme aspirée. Ils circulaient dans la chambre de leur démarche sinueuse, faisant rouler leurs épaules... Certains sautaient même sur le lit, ramassés sur eux-mêmes aux pieds du moribond ou bien fouettant l'air de leur queue.

Visiblement, ils attendaient quelque chose. Un feulement impatient jaillit d’une gueule ouverte, quelque part au pied du lit. Gautier hurla de plus belle, lui aussi conscient de l'horrible réalité.

Le coup d’envoi de la chasse allait être donné.

Brunon, qui était toujours restée fidèle à son époux en dépit de la noirceur de son être, fut contrainte de l’abandonner alors à son sort, devenu inévitable. Elle sortit calmement, ignorant les cris de terreur de Gautier et l’affolement des gens de maison. Elle ferma consciencieusement la porte derrière elle, s'adossa au panneau de bois, et écouta.

Des miaulements rauques retentirent, terrifiants, clamant la partie ouverte.

Un dernier hurlement de désespoir, en partie couvert par des bruits de lutte et des feulements démoniaques.

Puis, plus rien. Le silence retomba sur la demeure.

Brunon ferma les yeux et récita une courte prière.

Toutes ses précédentes prières n'avaient pu sauver son cruel époux de son destin... Le diabolique Gautier Abauzit avait péri par la fureur de ces chats qu'il avait tués par centaines, sans pitié aucune. Elle avait vu ses bourreaux de ses propres yeux : les armées félines de l'Ange déchu, spécialement dépêchées pour emporter son âme noire dans les tréfonds infernaux.

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commentaires

bénédikt 10/07/2014 16:23

Très joli voyage dans l'espace et le temps....
J'entends d'ici la fureur des minous!
Continue à nous faire rêver, nous évader dans un autre monde.

Anna 10/07/2014 17:14

Merci ! Je suis contente que cette nouvelle t'ait plu ; j'ai été inspirée en lisant un article sur les croyances populaires concernant les chats au Moyen-Âge. Bises

Rébecca@Conseils Ecriture 19/05/2014 14:51

Bravo pour ces 100 exemplaires vendus ! Je te souhaite de doubler ce chiffre très prochainement ;-)

J'ai aussi bien aimé ta nouvelle. Je trouve toujours intéressant de reprendre des légendes, croyances populaires et autres et de les utiliser dans nos écrits.

Anna 19/05/2014 17:29

Merciiiii ! :D

Zahardonia 19/05/2014 16:28

Oh ! :O

Mon dieu ! C'est vrai ! Quelle honte ! J'ai oublié de te féliciter pour tes 100 ventes !

Bon bah... avec un peu de retard : FÉLICITATIONS !!!! :D

Anna 19/05/2014 14:53

Merci beaucoup Rébecca ;)
Fut un temps où je puisais beaucoup dans l'inépuisable réserve des croyances populaires... J'aime beaucoup m'en inspirer.

Zahardonia 18/05/2014 21:17

J'ai beaucoup aimé !
Ça m'a beaucoup fait pensé aux contes des Grimm.

Anna 19/05/2014 08:39

Merci Zaha ! C'est la première fois qu'on me parle de Grimm. ;) Contente que la nouvelle t'ait plu !

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